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la plume de Cat
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25 septembre 2014

Julie

Le bar est presque désert à cette heure-ci. Seuls quelques habitués jouent au billard dans le fond, et un groupe de jeunes rit bruyamment en terrasse. Julie s’y est arrêtée parce qu’elle ne savait pas où aller. Rentrer à la maison ? Elle n’en a pas la force. Passer au bureau, faire semblant d’avoir un dossier à finir pour justifier sa présence sur un jour de repos ? Inutile. Elle ne veut pas affronter les regards, les interrogations. Son monde, bien rangé, bien stable, bien millimétré, vient de s’écrouler. Elle ne pleure pas, non, elle ne sait pas faire. Ca ne fait pas partie de son éducation à la dure, par son militaire de père. Elle ne lui en a jamais voulu, ça non, elle lui doit sûrement sa détermination et ses aptitudes à la barre, ces qualités qui ont fait d’elle l’avocate renommée qu’elle est. Mais il n’est plus question de plaidoyer aujourd’hui. Les salles d’audience lui paraissent même venir d’un autre monde.

La serveuse vient la sortir de sa torpeur. Elle regarde fixement depuis 20 minutes maintenant, l’esprit vide.

« Madame ? Je vous sers autre chose peut-être ?

« Une autre vodka. Double, 2 glaçons. La même chose quoi…

La serveuse hésite.

« Vous êtes sûre que tout va bien Madame ? Vous voulez que je contacte quelqu’un pour vous ?

Julie lui lance un regard meurtrier. Elle n’a pas besoin de quelqu’un. Elle n’a pas besoin de la pitié de cette fille de 20 ans aux cheveux plats et au teint brouillé. Elle a juste besoin d’une autre double vodka. La serveuse n’est pas bête, elle bat rapidement en retraite derrière le bar. Julie se fiche de savoir ce qu’elle pense d’elle. Plus rien n’a d’importance.

Elle ne peut s’empêcher de ressasser cette phrase, ce couperet qui a mis fin à son monde. 7 mots. 7 mots totalement banals, s’ils sont mis dans un autre contexte, ou séparément dans plusieurs phrases. Mais dans un cabinet médical, ces mots tuent. Littéralement.

La vodka arrive, elle la vide à moitié en un trait. La brûlure du liquide la revivifie un instant, mais pas assez. Du coin de l’œil, elle voit un des jeunes la fixer, il doit se demander ce que fait cette femme en tailleur, vidant des vodkas seule en plein après-midi. « Cette femme se tue ! » a-t-elle envie de lui crier.

La serveuse revient à la charge.

« Heu, Madame, excusez moi de vous déranger de nouveau, mais, si je peux me permettre, vous ne devriez pas boire dans votre état…

Julie n’en croit pas ses oreilles. Comment ose-t-elle !

« Non, vous ne pouvez pas vous permettre. Et si vous voulez garder votre emploi, c’est la dernière fois que vous vous permettez de me parler d’autre chose que de vodka !

Elle sait de quoi elle a l’air. Mais elle s’en fiche. Là, elle donnerait tout pour retrouver le bonheur qu’elle a ressenti il y a 2 mois. 2 mois seulement, il lui semble que c’était il y a une éternité. Un ++ sur un bâtonnet, une embrassade avec son mari, fou de joie de devenir papa, le bonheur au creux de leurs mains. Les bodys ont commencé à s’entasser dans les placards, le berceau et la poussette sont arrivés la semaine d’avant. Oui mais voilà, il avait fallu qu’elle ait cette douleur à la cuisse. En rentrant du boulot après une journée éreintante, elle ne supportait plus ses talons. Elle pensait s’être claquée un muscle. Elle a été consulter. Elle aurait voulu ne jamais savoir.

Sa vision commence à se brouiller, son verre tangue devant elle. Les sons du bar se font plus incisifs, le mal de tête la guette. Les mots continuent de résonner à ses oreilles. « Il vous reste 3 mois à vivre ». L’oncologue paraissait vraiment désolé pour elle. Elle se souvient d’avoir eu envie de le frapper. Au lieu de ça, elle s’était levée, et avait quitté le cabinet malgré les injonctions du docteur pour qu’elle reste. Puis, elle était venue dans ce bar. 3 mois. Ridicule. Ca ne pouvait pas être réel. Son bébé serait à 5 mois, elle ne peut pas l’abandonner comme ça. Pourtant au fond d’elle, elle sait que c’est vrai. Cancer des os. Elle s’était aperçu qu’elle avait mal aux mains, et aux pieds aussi, un peu partout dans son corps. Elle avait mis ça sur le compte de la grossesse et de la surcharge de travail. Mais un cancer généralisé ? Le médecin était tombé des nues. Pourtant, le scanner ne mentait pas. Il n’avait jamais vu quelqu’un vivre aussi bien avec autant de tumeurs. Aucun signe avant coureur. La fatalité pure. Trop tard pour faire quoi que ce soit. Presque trop tard pour le savoir avant la fin. Qu’elle ait pu tomber enceinte dans cet état pourrait être qualifié de miracle, s’il n’y avait pas eu cette terrible issue.

La nausée vient s’inviter avec la vodka. Elle se sent terriblement mal. Elle perd le fil de ses pensées, s’égare dans les méandres du ressentiment et de la colère. Elle ne peut plus rester ici, elle se sent oppressée. Les rires l’agressent, le regard de la serveuse la brûle, il faut qu’elle sorte, qu’elle quitte cette réalité. Elle vide son porte feuille sur la table, elle ne sait pas si c’est suffisant ou carrément trop ou pas assez, elle s’en moque. Une fois sur le trottoir, elle prend une bouffée d’air en fermant les yeux. Quand elle les rouvre, une larme unique coule sur sa joue. Elle sait ce que sera la suite.

 

Etienne tourne sur le boulevard dans son camion de livraison. Il chante à tue tête, cette chanson lui plait beaucoup. Sans quitter les yeux de la route, il augmente encore le volume. Il aperçoit alors cette jeune femme brune en tailleur au bord de la route, elle semble attendre quelqu’un. Son petit ventre rond ne fait aucun mystère sur sa grossesse. Quand, arrivé à sa hauteur, elle fait un pas en avant et se retrouve sur sa trajectoire, il ne peut rien faire, à part entendre le bruit sourd de sa vie à lui qui se brise.

 

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