Les hurlements des chiens la poursuivent dans le noir. Nadia court à travers les bois, tenant les pans de sa robe qui se prennent aux ronces presque à chaque pas. L'adrénaline coule a flot dans ses veines, elle sait que ses jambes sont à présent son seul salut. Elle voudrait pouvoir courir plus vite, mais comme dans un rêve, elle semble se mouvoir au ralenti. La lune est presque ronde et pleine, baignant la nuit d'une douce lumière argentée. Nadia prie pour que le ciel s'obscurcisse pour échapper à ses poursuivants.
L'émeute a éclaté en fin de soirée. Les grilles ont été forcées, les portes défoncées et le feu de la colère a commencé à brûler le palais. Elle se trouvait dans le jardin des Roses à ce moment-là, mais n'a pas échappé à la vue des Révolutionnaires.
Sa robe s'accroche dans un buisson, ses cheveux s'emmêlent dans les branches d'un arbrisseau. Elle laisse échapper un cri de désespoir. Le tissu ne lâche pas, elle est prisonnière. Les aboiements s'intensifient, ses assaillants ne sont plus très loin. Nadia ferme les yeux et commence une prière silencieuse. Perdue dans sa prière, elle ne remarque pas tout de suite le renard et le lièvre qui se tiennent à ses côtés, ni que le monde autour d'elle a changé.
Plus d'aboiements, de vociférations, plus de lune ronde dans le ciel noir ébène. Le sang tape toujours à ses tempes, et le calme est aussi angoissant que le bruit de la poursuite. Elle n'ose pas ouvrir les yeux, se demandant si son Dieu l'avait épargnée de la souffrance pour l'emmener directement au Paradis.
Un bruit, comme un petit froissement, l'alerte et elle ouvre soudain ses grands yeux marrons. Elle est toujours dans la forêt, mais il fait jour, un grand jour éclatant, si brillant qu'elle cligne des yeux plusieurs fois avant de discerner ce qui l'entoure. L'herbe autour d'elle est verte, absurde à cette époque de l'année en Russie. La panique la reprend, elle suffoque, voudrait s'enfuir mais ne trouve pas la force de bouger.
Le bruissement se fait de nouveau entendre sur sa droite. Il semble venir d'un buisson imposant aux baies aussi rouges que ses lèvres.
"Qui est-la?" Sa voix est à peine audible, tremblante.
Un soupir, puis deux petits rires s'élèvent du buisson. Elle s'empare d'un bâton comme protection, tenu comme une épée. Après une légère agitation, les espions sortent à découvert d'une roulade synchronisée. De surprise, elle abaisse sa garde.
Devant elle se trouvent deux femmes, si menues qu'elles pourraient être prises pour des enfants, si ridées qu'elles paraissent avoir cent ans, si belles qu'elles peuvent être dans la force de l'âge. L'une d'elle se résume en d'immenses yeux noirs rappelant ceux d'une renarde, accentués par le roux flamboyant de ses cheveux. La seconde porte une magnifique chevelure gris cendré , surmontée d'un chapeau paraissant ridiculement petit sur la foison de boucles qui tombent en cascade jusqu'à sa taille. Leur regard est malicieux, leur sourire amical, leur attitude apaisante. Nadia esquive un mouvement en arrière. Elle ne comprend pas ce qu'il se passe, la sensation est trop réelle pour que ce soit un rêve.
"Mon enfant, enfin vous voici! s'écrit la Renarde d'une voix fluette.
"Qui êtes vous? demande la jeune fille. Me connaissez vous, et par quel enchantement suis-je arrivée ici?" Sa voix se fait plus audible, mais ses genoux flanchent encore sous elle.
La seconde fée éclate d'un rire cristallin, avant de s'approcher de Nadia et de la prendre par les épaules.
"Mais ma chère, nous vous attendons depuis des années! Des années où nous vous avons regardée grandir, éclore, fleurir pour devenir la magnifique jeune fille que vous êtes!
"Magnifique? elle s'étonne. Je n'ai que mes yeux pour moi. Je n'ai jamais attiré les flatteries que par mon rang ou mes toilettes, n'ai jamais eu la coquetterie d'être courtisée comme une jeune fille en fleur. Certes, la perspective de la jouissance de mon palais a attiré tous les nobliaux de Saint Pétersbourg, mais sûrement pas parce que je suis "magnifique" , je ne suis pas naïve. Veuillez m'expliquer comment suis-je arrivée ici!
Les deux fées se regardent, consternées, avant de se retourner pour se concerter à voix basse. Après un échange de chuchotis paraissant houleux, la Renarde soupire et se retourne vers Nadia.
"Mon enfant, venez, asseyons nous, et laissez moi vous conter une légende vieille comme le monde, vieille comme nous.
- Nous sommes des Lechi, des esprits de la Forêt. Nous sommes immortelles, et vivons dans votre monde exclusivement sous forme d'animaux. Je suis Svet la Renarde, et voici Macha la Haze. Il y a des centaines d'années de cela, la forêt s'est trouvée menacée par la bêtise humaine, et notre Mère à tous a décidé de créer des gardiennes, piochant parmi les âmes pures du monde réel. Nous sommes les deux premières Lechi. Nous veillons à l'équilibre fragile qui maintient la symbiose entre faune et flore.
Nadia ne peut détacher son regard de Svet. Pendant qu'elle parlait, la femme s'est de nouveau transformée en Renarde, assise bien droite, la queue enroulée autour de ses pattes. La jeune fille est médusée, en état de choc. Mais, comme un enchantement, elle est suspendue aux lèvres de la Gardienne.
"Tous les 433 ans, un cycle lunaire nous fait la faveur de la venue au monde d'une nouvelle Lechi. Il y a 20 ans, c'était toi. Nous t'avons choyée sans que tu le saches, nous t'avons observée dans les Jardins du Palais. Tu sentais l'appel de la Forêt sans savoir qu'il est l'essence même de ton être. Il est ton Destin.
L'esprit de la jeune fille s'évade soudain vers sa famille. Que sont-ils devenus? Se trouvent-ils dans ce monde-ci? La Haze lui lance un regard compatissant.
"Mon enfant, ne te tourmente pas de questions inutiles, tu ne peux plus rien pour eux à présent.
Une larme coule le long de sa joue tandis que Macha prend la suite du récit.
"Une prophétie millénaire annonce l'arrivée d'une biche, blessée de terribles souffrances, belle comme la nuit, orpheline, sauvée par notre Mère elle même. La tristesse dans ses yeux sauvera la Nature et apportera la Paix sur Terre. Nous t'avons attendue, Nadia, espérée depuis tant de temps. Car oui, tu es l'Espoir, Nadiejda la bien nommée.
Elle manque de défaillir. Elle, une fée de la Forêt? Elle doit vraiment délirer. Mais encore une fois, Macha écoute ses pensées et, d'un sourire affectueux, lève sa baguette.
"Si tu n'es pas celle que nous attendons, rien ne se passera. Sinon, je te souhaite la bienvenue parmi nous.
La baguette s'abaisse en fendant l'air. Nadia ressent la chaleur se répandre dans tout son corps, le tourbillons de ses pensées s'apaisent, seules les questions vitales restent et flottent devant ses yeux comme un mantra. Sa mémoire se calme, son existence humaine reléguée parmi les rêves absurdes. Ses membres s'allongent, sa peau devient une belle fourrure couleur noisette, ses yeux se cernent de noir.
En une minute, une biche se tient à sa place, majestueuse, princière, fière. Elle esquisse une révérence face aux deux fées agenouillées devant elle.
"Bienvenue dans ta nouvelle vie, Espérance. Nous sommes prêtes à te guider.
à suivre